Les fameuses lancent leur prix littéraire féministe, dont le palmarès sera connu en décembre et dont le jury sera présidé par l’autrice et éditrice Juliette Rousseau, connue pour ses ouvrages « La Vie têtue » et « Péquenaude ». Avec Anne Pédron-Moinard, co-présidente de l’association qui a impulsé le projet, elles échangent autour de la manière d’imaginer un prix en tant que féministes, de la littérature comme un horizon nécessaire aux luttes et de la place que celle-ci occupe dans leur vie.

Anne, qu’est-ce qui vous a donné envie au sein des fameuses de lancer ce prix littéraire ?

Anne Pédron-Moinard : Au conseil d’administration, la littérature nous accompagne sous toutes ses formes. Nous nous échangeons depuis toujours des titres de livres, d’essais, en résonance avec nos réflexions et discussions du moment. Nous avons déjà créé plusieurs événements autour d’ouvrages, invité des autrices. Comme Juliette, d’ailleurs. Puis nous nous sommes rendues compte qu’il n’existait même pas de prix littéraire féministe, ni réellement au niveau national, ni au niveau régional. Alors qu’il y a une vraie fertilité des ouvrages féministes depuis une dizaine d’années. Aux fameuses, nous considérons l’association comme une sorte de « think and do » tank, c’est-à-dire qu’on essaye à la fois de penser et de faire des choses. Et donc, nous nous sommes demandées comment, dans notre mission de transmission, de valorisation, de diffusion de la pensée féministe, nous pouvions agir à cet endroit-là. C’est comme ça que l’idée a été lancée de le créer nous-mêmes. Cela nous a semblé être aussi un espace d’expérimentation, pour tenter de trouver comment faire un prix littéraire quand on est féministes et qu’on veut lutter contre les rapports de domination.

Et Juliette, comment as-tu rejoint le projet en tant que présidente du jury ?

Juliette Rousseau : J’ai tout simplement été contactée par une membre des fameuses qui m’a proposé cela. J’ai accepté tout de suite. Pourtant, en tant qu’autrice qui vit en ruralité, j’ai une relation assez distante aux prix littéraires, voire au monde littéraire en général, toujours très concentré à Paris. J’ai pourtant reçu le prix Habiter le monde pour mon avant-dernier livre, Péquenaude. Mais ce n’est pas un hasard pour moi si c’est justement de la part d’un prix basé en région [le prix Habiter le monde est porté par la librairie Sauramps de Montpellier et le journal Midi Libre et récompense un•e auteur•rice posant un regard critique ou éclairant les actions de ses semblables en matière d’aménagement de l’espace et de l’environnement]

Anne Pédron-Moinard : Juliette, tu incarnais pour nous plusieurs critères que nous recherchions chez une présidente de jury. Tu étais une femme, déjà, mais nous souhaitions aussi que ce soit une personne installée sur le territoire et qui incarnait elle-même cette forme de fluidité dans les genres littéraires, ce qui est ton cas. Et puis nous avions déjà une forme de proximité.

Et comment fait-on pour imaginer un prix littéraire en tant que féministe ?

Anne Pédron-Moinard : Nous sommes en train de tester. Notre première réponse, dans le sillage de l’intersectionnalité, c’était de chercher la fluidité, sans classer les ouvrages dans des cases. Nous avons donc choisi d’avoir un rapport aux catégories qui ne soit pas figé, en mélangeant par exemple la poésie, la littérature, les essais, la littérature jeunesse ou adultes. Nous ne souhaitons pas avoir un point de vue adultiste, validiste, ou classiste, en disant « ça, c’est de la vraie littérature ; ça, c’est de la sous-littérature ». Nous avons aussi décider de ne s’adresser qu’à des autrices MINT (meufs, intersexes, non-binaires, trans). Nous avons également déterminé une temporalité longue de publication, sur cinq ans, alors que le cycle de vie d’un livre est à peu près d’un an. Et aussi, la dernière chose, c’était volontairement d’ancrer le prix à Nantes, dans les régions des Pays de la Loire et de la Bretagne, pour rendre visible le fait qu’il y a de la pensée qui se produit partout sur le territoire, y compris de la pensée féministe.

Juliette Rousseau : J’aborde un peu mon rôle de présidente du jury comme avec ma casquette d’éditrice. J’édite une collection de poésie et pour l’instant, je n’ai publié qu’une fois une personne qui n’était pas minorisée par son genre. Je ne fais pas cela par choix identitaire, je cherche vraiment à répondre à un choix esthétique, mais c’est avec elles que j’entends et lis des choses passionnantes. Ce n’est pas un enjeu de représentation, car si on reste seulement là-dessus, c’est très vite récupéré par le capitalisme. Mais la société doit donner aux personnes qui écrivent la possibilité de faire de l’écriture un espace de transformation et d’émancipation partagé et le prix peut y contribuer. Je pense aussi qu’il y a une forme de nécessité à mettre en avant des auteur•rices moins connu•es et à faire exister une forme de pluralité dans le monde du livre, aujourd’hui très concentré. En se posant la question de qui écrit, on se demande aussi vers où on a envie que la littérature aille et quels lieux et milieux on a envie qu’elle côtoie.

Que vous évoque le choix de la thématique de cette première édition : « l’ailleurs, comme espace de résistance et d’utopie » ?

Juliette Rousseau : L’ici et l’actuel nous rendent tellement impuissants, sont tellement étouffants, que l’ailleurs devient nécessaire je trouve. Et l’écriture peut justement rendre accessible un ailleurs qui ne l’est pas autrement. J’y vois aussi un choix très féministe, dans une perspective presque guerrière, où la résistance a besoin d’un ailleurs pour pouvoir ouvrir des espaces ou reprendre son souffle. Un ailleurs qui devient aussi un horizon à nos luttes.

Anne Pédron-Moinard : Tu as bien résumé nos envies. Nous avons choisi ce thème avec l’ensemble du conseil d’administration, mais moi, il m’évoquait par exemple le voyage en tant que féministe, en écho aux femmes qui voyagent de plus en plus seules. Il parle aussi de la conquête de l’égalité dans l’espace public, comme le féminisme, et de ce que ça veut dire concrètement de sortir de chez soi. Comment on prend notre place à l’extérieur ? Comment on occupe cet espace ? Et parfois, aller voir ailleurs si on y est, ce n’est pas faire le tour du monde ou aller très loin, c’est juste changer de prisme pour regarder une situation. Bref, la thématique nous permettait de rassembler très large et d’avoir un angle qui me semble très féministe.

Et chez vous deux, la littérature ou l’écriture ont-elles toujours occupé une place importante dans votre vie ?

Juliette Rousseau : J’ai grandi entourée de livres. Par contre, l’idée que moi, je puisse écrire, me paraissait tout à fait inaccessible. J’avais l’impression que c’était une pratique réservée à des gens qui n’étaient ni de mon entourage, ni de mon milieu social. Et finalement, j’ai publié en premier un essai, parce que j’avais en quelque sorte cette idée qu’il fallait écrire quelque chose d’utile. La poésie, la littérature, sont venues beaucoup plus tard. Alors que pourtant, j’écris de la poésie depuis très jeune.

Anne Pédron-Moinard : De mon côté, c’est assez simple : je viens de déménager et la première chose que j’ai remontée, c’est ma bibliothèque. Pour moi, la littérature, c’est un refuge, c’est fondamental. J’ai toujours été une très très grosse lectrice. Après, un peu comme Juliette, même si l’environnement est différent, j’ai longtemps cru qu’écrire était réservé à des vieux mâles blancs. Moi j’ai grandi en banlieue parisienne et jusqu’à ce que je devienne plume, que j’écrive pour d’autres, je me sentais complètement illégitime à écrire. Je vois en tout cas la littérature comme un patrimoine immatériel qui n’aura jamais fini de se créer et qui ouvre des possibles constamment. Je trouve que c’est génial, il y a des idées qui flottent dans l’air, des gens qui les attrapent et les mettent dans des romans, des essais de la poésie. Et c’est une des plus belles inventions humaines.

Rédaction : Mathilde Doiezie