Et si la fidélité en amour ne se réduisait pas à l’exclusivité sexuelle ? C’est le questionnement ouvert par Sabine Valens depuis quatre ans sur son compte Instagram, « Fidélité mes fesses », qui rassemble aujourd’hui plus de 20 000 abonné·es. Elle tire de ces quatre années de réflexions un essai paru en début d’année, « Aimer sans posséder » (Ed. Textuel), dans lequel elle propose une critique féministe de la fidélité.
Mettons les pieds dans le plat : est-ce que c’est grave d’être exclusive en couple ? Est-ce que ça fait de nous de mauvaises féministes ?
Sabine Valens : Mon propos dans ce livre est philosophique, il n’y a aucune injonction à quoique ce soit, justement parce que le fondement de ce que je défends, c’est « votre corps vous appartient, vous êtes libres d’en faire ce que vous voulez ». D’ailleurs, je ne parle presque plus de non-exclusivité ou de fidélité dans le couple, mais de souveraineté. Le nœud du problème est là, dans la capacité à décider librement, et en dernier ressort, de ce qu’on fait de notre corps. En l’occurrence, je suis en relation non-exclusive. Dans les faits, je vis une vie de couple hétérosexuel monogame et exclusive 90% du temps. Sauf que le principe de l’ouverture est posé au cœur de ma relation, ce qui change beaucoup de choses.
Les réflexions féministes sur l’intime ont, ces dernières années, beaucoup tourné autour des rapports de domination dans le couple hétéropatriarcal. Dans ton titre, tu fais le choix de mettre l’accent sur la possession, pourquoi ?
S. V. : Si j’avais intitulé ce livre « Aimer sans dominer », il aurait tout de suite été question de la domination de l’homme sur la femme. Or, ce que je voulais interroger, c’est cette représentation très installée qu’en couple, on se possède réciproquement. Dans un couple exclusif, on peut dire « je suis possessif·ve », c’est considéré comme acceptable. Bien sûr, comme on est dans une société patriarcale sexiste, où les hommes ont le pouvoir, l’argent, l’influence, et où les femmes ont été éduquées à se soumettre, il y a plus souvent quelqu’un qui possède et quelqu’une qui est possédée. Mais je trouve que c’est justement là tout le paradoxe : beaucoup de femmes continuent à défendre malgré tout cette possession et donc cette domination mutuelle.
Le « Mon corps, mon choix » des féministes s’arrêterait donc pour toi là où commence l’exclusivité sexuelle dans un couple ?
S. V. : Le couple hétéro c’est souvent une relation avec quelqu’un que tu aimes, c’est synonyme d’une famille, de sécurités matérielles… Alors bien sûr, tu peux avoir du désir à l’extérieur de cette cellule, et faire le choix de le vivre. Mais est-ce qu’on peut encore parler de choix quand, en fait, il s’agit la plupart du temps de sacrifier à ce choix absolument toute ta vie ou presque ?
Selon toi, nos visions féminines et masculines de l’infidélité sont très restreintes…
S. V. : C’est simple : les femmes infidèles sont considérées comme des salopes. Quant à nos représentations masculines de l’infidélité, ce sont celles de Don Juan : menteurs, trompeurs, qui passent leur vie à faire du mal à leur femme. Tant que l’Autre est fidèle, même s’il est nul comme compagnon de vie, qu’il ne nous donne pas vraiment d’amour, la sécurité est assurée parce qu’il ne va pas voir ailleurs. En miroir, la fidélité, ce serait le socle du Bien dans le couple.
Ces dernières années, il y a quand même eu pas mal de travaux féministes sur le couple hétéropatriarcal, sur la façon dont on pouvait réinventer les façons d’aimer, les relations amoureuses. Est-ce que la fidélité est vraiment un angle mort du féminisme ?
S. V. : En tout cas, ce livre est né d’un manque dans mes lectures féministes, qui partent souvent du couple, de la relation comme prisme d’analyse, avec cette idée de réinventer le couple, l’amour..… Mon approche est différente, elle part des droits des individus que le couple doit respecter, et notamment des droits des femmes. Le premier de ces droits, c’est la souveraineté sur son corps. Un droit qui a été piétiné pendant des siècles. Une fois qu’on a posé ce droit fondamental, on peut réfléchir à bâtir des formes de couple qui respectent pleinement cette souveraineté. Mon ambition était de la mettre au centre de la réflexion : d’en faire une racine à partir de laquelle aborder le couple et ses valeurs.
Est-ce qu’il y aurait une définition féministe de la fidélité, compatible avec ce concept de souveraineté et avec la réalité des rapports de domination à l’œuvre aujourd’hui ?
S. V. : Je crois que la fidélité réside d’abord dans la cohérence, la loyauté, la sincérité dans la relation, dans l’envie d’être ensemble. Pas dans le fait de se couper de l’extérieur, vu comme une menace. En amitié, les ami·es de nos ami·es ne sont jamais des menaces, je crois qu’on devrait s’inspirer de l’anarchie de nos relations amicales pour construire nos relations romantiques. Il y a là une fidélité du cœur, pas une fidélité de contrat. C’est peut-être une bonne pierre angulaire pour construire d’autres modèles de liens.
Rédaction : Anne Pédron-Moinard