À la croisée des pratiques artistiques et des engagements politiques, la directrice de l’Opéra de Nantes Alexandra Lacroix, et le poète et militant Jamal Ouazzani interrogent la manière dont nous pensons, racontons et vivons l’amour. Entre déconstruction des récits dominants et exploration de nouvelles formes sensibles, ils esquissent une conception de l’amour comme espace d’émancipation, profondément ancré dans les enjeux contemporains.
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Jamal Ouazzani : Je suis auteur, conférencier, poète et militant pour les droits humains. À travers mon podcast JINS et mes écrits, je travaille sur les questions de sexualité, d’amour et de genre, notamment dans les sociétés arabes et musulmanes, avec une volonté de rendre visibles des voix et des expériences souvent marginalisées.
Alexandra Lacroix : Je suis metteuse en scène et librettiste d’opéra (NB : autrice du livret accompagnant la composition musicale). Je dirige aujourd’hui Angers Nantes Opéra. Mon travail consiste autant à programmer des œuvres qu’à créer des conditions de dialogue entre ces œuvres, les artistes et le public.
Pourquoi avoir mis l’amour au cœur de votre travail ?
J. O. : L’amour n’est pas un simple sentiment privé, c’est une force révolutionnaire. Il traverse l’ensemble des rapports sociaux et politiques. En tant que militant, j’ai vu à quel point le manque d’amour produit de la violence, de la peur et de la haine. Mon travail consiste donc à redonner à l’amour une dimension politique : celle d’une capacité à transformer les relations humaines et à réparer ce qui est abîmé.
A. L. : L’amour est l’un des grands moteurs de l’opéra mais aussi l’un des plus complexes. Derrière ce mot se cachent des réalités multiples : désir, pouvoir, possession, liberté, jalousie ou encore solitude. En travaillant sur ce thème, je cherche à révéler cette richesse et à montrer comment ces questions, présentes depuis des siècles, résonnent encore aujourd’hui.
Créez-vous des espaces pour parler d’amour sans tabou et comment ?
J. O. : Cela implique d’abord de sortir des confusions dangereuses entre amour et violence. On ne peut pas justifier des violences au nom de l’amour. Nommer autrement ces réalités permet de les déconstruire. Il s’agit aussi de créer des espaces où chacun peut raconter son expérience sans qu’elle soit confisquée en donnant une place centrale à l’écoute.
A. L. : Dans l’opéra, cela passe par une lecture en profondeur des œuvres. Par exemple, en partant du meurtre final de Carmen, on suit toute l’histoire à l’aune du crime et non plus comme une simple passion. Ce renversement de perspective permet de questionner ce que nous célébrons réellement dans ces récits.
L’art peut-il transformer notre vision de l’amour ?
J. O. : L’art est un laboratoire du possible. Il permet de créer de nouveaux imaginaires, de s’émanciper des récits dominants, ceux de la possession, de la fusion ou du sacrifice. À travers la poésie ou le podcast, j’essaie de proposer d’autres manières de dire et de vivre l’amour.
A. L. : L’opéra offre un terrain unique pour cette transformation. Entre mise en scène, musique et interprétation, chaque production peut proposer une lecture différente d’une même œuvre. On ne change pas les œuvres mais on change le regard qu’on porte sur elles.
« Il faut refuser les modèles qui associent amour et souffrance ou amour et sacrifice. »
Que signifie “aimer en féministes” aujourd’hui ?
A. L. : Concrètement, cela signifie travailler à une meilleure représentation et à une plus grande égalité dans le milieu artistique. Cela passe par le choix des artistes mais aussi par une attention à la diversité des points de vue. C’est une manière d’inscrire l’amour dans une pratique concrète, tournée vers l’inclusion.
J. O. : Pour moi, aimer est déjà un acte féministe. L’amour ne peut exister dans un rapport de domination. Dire “je t’aime” ne doit jamais donner de pouvoir sur l’autre. Il s’agit d’un amour fondé sur l’équité, le respect et la liberté et non sur une simple égalité formelle.
Comment déconstruire les récits amoureux dominants ?
J. O. : Il faut refuser les modèles qui associent amour et souffrance ou amour et sacrifice. Ces récits participent à maintenir des rapports de domination, notamment patriarcaux. L’enjeu est de créer d’autres histoires, où l’amour rime avec liberté et justice.
A. L. : Revenir aux œuvres du passé est très éclairant. Elles montrent que ces tensions existaient déjà. Le travail artistique consiste à les mettre en lumière, à les contextualiser et à interroger leur actualité plutôt que de les effacer.
Quel rôle jouent vos disciplines dans cette transformation ?
A. L. : L’opéra agit à plusieurs niveaux : par les œuvres elles-mêmes mais aussi par tout ce qui les entoure (débats, recherches, formes participatives). C’est un espace collectif où peuvent émerger de nouvelles lectures et de nouvelles sensibilités.
J. O. : L’art, qu’il soit poétique, sonore ou performatif dépasse la simple transmission d’informations. Il touche au sensible, crée des émotions et permet d’imaginer d’autres possibles. C’est en cela qu’il joue un rôle politique majeur.
À quoi ressemblerait une société où l’on aime autrement ?
J. O. : Ce serait une société où personne n’aurait à renoncer à son identité pour être aimé. Une société qui reconnaît l’amour comme un principe structurant, capable de relier les individus au-delà des dominations et des exclusions.
A. L. : J’imagine une société plus à l’écoute où l’on retrouve une capacité d’empathie. L’art peut ouvrir cette brèche : il permet de toucher quelque chose de sensible, de dépasser les peurs et de recréer du lien.
Un message commun pour conclure ?
J. O. : Arrêter de chercher l’amour : il est déjà là, en nous et autour de nous.
A. L. : Et, pour le percevoir, il faut apprendre à écouter vraiment, les œuvres, les autres et soi-même.
Propos recueillis par Florence FALVY